Dans les marais de Bruges, l’eau devient une inquiétude
À quelques kilomètres du centre de Bordeaux, la ferme de Jean-Denis Dubois rappelle combien l’agriculture peut jouer un rôle essentiel dans la préservation des paysages, des zones humides et de la ressource en eau. Installé à Bruges, au cœur des marais, Jean-Denis élève des bovins en agriculture biologique sur 160 hectares, essentiellement composés de prairies naturelles. Son système repose sur l’herbe, le foin, l’enrubannage et une forte autonomie fourragère.

L’histoire familiale est profondément liée à ce territoire. Ses parents s’y sont installés en 1960 avec un élevage bovin laitier. Jean-Denis a ensuite repris la ferme, en l’orientant progressivement vers l’élevage allaitant, avant de convertir l’exploitation en agriculture biologique en 1997. Aujourd’hui, une nouvelle étape se prépare avec l’installation prochaine de sa fille Léa, qui souhaite poursuivre l’activité tout en imaginant de nouvelles valorisations autour de la ferme.
Un marais façonné par la gestion de l’eau
Pour comprendre la ferme Fourcade, il faut d’abord comprendre le marais de Bruges. Ce territoire est l’un des derniers témoins des grands marais de Bordeaux-Bruges, autrefois beaucoup plus étendus. Il garde aujourd’hui une forte valeur écologique, avec ses prairies humides, ses fossés, ses jalles, ses haies, ses boisements et la Réserve naturelle nationale des marais de Bruges.
L’équilibre de ce paysage repose depuis longtemps sur une gestion fine de l’eau. Au XVIIe siècle, les marais ont été aménagés avec l’appui de spécialistes hollandais, habitués à travailler sur les digues, les fossés et les systèmes hydrauliques. L’objectif était double : évacuer l’eau en hiver pour rendre les terres utilisables, mais aussi conserver suffisamment d’eau en été pour maintenir les prairies et abreuver le bétail.
Jean-Denis décrit ce fonctionnement avec précision. Les jalles irriguent naturellement le marais, les fossés permettent de répartir l’eau, et les portes à flot régulent les échanges avec la Garonne. En période sèche, certaines pelles sont fermées pour garder l’eau dans le réseau. Lorsque les conditions le permettent, il est encore possible de faire entrer de l’eau de Garonne à marée haute. Mais cette possibilité devient plus incertaine, notamment à cause de la remontée de la salinité dans l’estuaire.
Le manque d’eau, une inquiétude nouvelle dans un territoire humide
Dans un marais, on pourrait croire que l’eau est acquise. Pour Jean-Denis Dubois, ce n’est plus vrai. Depuis plusieurs années, il constate une baisse progressive de la production de foin. “Les foins, ça diminue d’année en année”, explique-t-il. Pour un élevage basé sur les prairies naturelles, cette évolution est loin d’être anodine.
Le foin récolté au printemps et au début de l’été sert à nourrir les animaux pendant l’hiver. Si les prairies sèchent trop vite ou si l’herbe ne repousse pas après la fauche, tout l’équilibre de la ferme est fragilisé. Cette année encore, Jean-Denis redoute de devoir redonner du foin aux animaux dès l’été, quelques semaines seulement après les récoltes. Cela reviendrait à entamer les stocks prévus pour l’hiver, avec un risque de manque au printemps suivant.
Son inquiétude porte surtout sur l’eau qui arrive de l’amont. La ferme dépend d’un équilibre hydraulique collectif : si les jalles ne sont plus suffisamment alimentées, les prairies, le pâturage et l’abreuvement deviennent plus difficiles. À cela s’ajoute la remontée des eaux salées dans l’estuaire. Lorsque l’eau de Garonne est trop salée, elle ne peut plus être utilisée pour alimenter le marais.
“Si ça continue comme ça et qu’il n’y a plus d’eau d’amont, ça va nous mettre en difficulté”, alerte Jean-Denis. Les effets se voient aussi sur le troupeau : moins d’herbe, des lactations qui peuvent baisser, des veaux dont la croissance peut être pénalisée. Ici, l’eau ne conditionne pas seulement l’abreuvement ; elle conditionne la production d’herbe, l’autonomie alimentaire, la santé des animaux et la viabilité économique de la ferme.
Haies et arbres : des alliés devenus indispensables
Face à ces évolutions, Jean-Denis insiste sur un élément devenu central dans son système : les arbres et les haies. Il y a 25 ans, il a planté des haies sur la ferme. Aujourd’hui, il en mesure pleinement l’intérêt.
Elles apportent de l’ombre aux animaux, limitent les effets des fortes chaleurs et contribuent à maintenir davantage de fraîcheur dans les sols. “C’est capital aujourd’hui pour faire de l’ombre au bétail et maintenir l’eau dans les sols”, souligne-t-il.
Leur rôle dépasse largement le confort du troupeau. Les haies ralentissent le ruissellement, favorisent l’infiltration, limitent l’érosion et réduisent les transferts de particules vers les cours d’eau. Dans un territoire de marais, elles fonctionnent avec les prairies permanentes et les fossés comme de véritables infrastructures naturelles. Elles ne remplacent pas une gestion hydraulique collective, mais elles renforcent la capacité du territoire à mieux supporter les excès d’eau en hiver et les sécheresses en été.
Pour Jean-Denis, ce sujet est devenu prioritaire. Planter et entretenir des haies, préserver les prairies naturelles, maintenir les arbres existants : ce ne sont plus seulement des gestes favorables à la biodiversité. Ce sont aussi des leviers concrets d’adaptation face au changement climatique.
Préserver l’eau, préserver l’élevage et le territoire
Le témoignage de Jean-Denis Dubois montre que la question de l’eau ne concerne pas seulement les territoires déjà identifiés comme secs. Même dans un marais, le changement climatique, la pression sur les ressources en amont et la remontée du sel peuvent remettre en cause des équilibres anciens.
Pour les collectivités, ce type de ferme est stratégique. Elle entretient des prairies naturelles, maintient un paysage ouvert, participe à la biodiversité, produit une alimentation bio locale et contribue à la préservation d’une zone humide remarquable. Mais cet équilibre repose sur des conditions de plus en plus fragiles : accès à l’eau douce, maintien des réseaux hydrauliques, préservation des haies, soutien à l’élevage extensif et protection du foncier agricole.
L’avenir de la ferme Fourcade se prépare avec l’installation de Léa. Il dépendra aussi de la capacité du territoire à considérer l’eau, les haies, les prairies et les zones humides comme des biens communs à protéger. Dans les marais de Bruges, préserver l’agriculture biologique, ce n’est pas seulement maintenir une activité économique : c’est protéger un paysage, une ressource et une mémoire vivante du territoire.

Cet article vous est proposé par Julie PEREZ, conseillère territoire en Gironde.
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